Sur les routes qui traversent la plaine auboise entre Troyes, Bar-sur-Aube et Saint-Lyé, les champs de chanvre reviennent chaque été avec leurs tiges hautes et leur odeur particulière. Le département de l’Aube concentre depuis un demi-siècle une part majeure de la production française de chanvre, portée par une coopérative agricole née d’une crise industrielle. L’histoire de ce bassin raconte moins une redécouverte spontanée qu’une reconstruction méthodique, engagée par des producteurs qui refusaient de voir disparaître une culture qui faisait vivre leurs fermes.
Une culture ancienne relancée par la fermeture d’une papeterie
Dans les années 1960, les agriculteurs de l’Aube cultivaient déjà du chanvre, mais dans des volumes modestes : moins de cent exploitants pour environ 400 hectares. Leur unique débouché était une usine de pâte à papier, la papeterie Bolloré installée à Troyes, qui achetait leur paille de chanvre. Cette culture s’inscrivait dans une pratique bien plus ancienne, puisque le chanvre est cultivé depuis le Néolithique, un épisode qui s’inscrit dans la longue histoire du chanvre en France. Quand l’usine de Troyes ferme ses portes, la filière auboise perd d’un coup son seul client. Plutôt que d’abandonner la plante, un groupe de producteurs choisit de s’organiser pour garder la main sur la transformation et la commercialisation de leur récolte.
Le 15 février 1973, cette volonté prend la forme d’une coopérative, La Chanvrière de l’Aube. L’idée est simple sur le papier et complexe à mettre en œuvre : mutualiser le défibrage des tiges, trouver de nouveaux marchés et fixer un prix qui rémunère correctement le travail agricole. Selon la coopérative elle-même, elle était alors la seule structure à faire du chanvre industriel en Europe, ce qui a obligé ses fondateurs à inventer leurs propres débouchés plutôt qu’à s’appuyer sur un marché déjà organisé.
Des hectares qui repartent à la hausse dès les années 1970
La progression est rapide. Dès 1977, la coopérative rassemble 273 producteurs pour 2 580 hectares cultivés, plus de six fois la surface du début de la décennie. Les investissements suivent : de nouvelles lignes de défibrage sont installées pour absorber les volumes croissants. En 1987, un contrat de production instaure un paiement lié à la qualité de la fibre livrée, ce qui incite les producteurs à soigner leur récolte. La surface cultivée passe alors de 2 639 hectares en 1992 à 4 336 hectares en 1994, une hausse de plus de 60 % en deux ans qui traduit la confiance retrouvée dans la culture.
La diversification industrielle suit le même rythme. En 1997, une seconde ligne de production voit le jour pour fabriquer des fibres techniques destinées à l’automobile, un débouché encore rare pour une plante jusque-là associée au papier. Quatre ans plus tard, la coopérative crée, avec le groupe Interval, l’entreprise AFT Plasturgie pour développer des composants plastiques renforcés en fibres de chanvre, tandis que les surfaces récoltées pour les usages liés à la graine atteignent 6 000 hectares. Cette période marque le passage d’une coopérative mono-débouché à un groupe capable de vendre chaque partie de la tige, de la fibre à la chènevotte.
De nouveaux débouchés pour sortir du seul marché papetier
Rester dépendant d’un unique acheteur avait fragilisé la filière une première fois, la coopérative s’attache donc à diversifier ses usages. En 1985, elle dépose la marque Aubyose pour la litière équine, aujourd’hui reconnue dans toute l’Europe. D’autres marques suivent au fil des décennies : Canalia pour le textile, Kanabat pour l’isolation thermique et acoustique du bâtiment, ainsi qu’Aubizoo et AubiChick pour des litières animales. En 1998, la coopérative fonde l’association Construire en chanvre, qui accompagne l’essor du chanvre dans le bâtiment. En 2003 naît Interchanvre, l’interprofession qui structure encore aujourd’hui les relations entre producteurs, transformateurs et industriels.
L’Aube, toujours en tête de la production nationale
Le poids économique du bassin auboise ne s’est pas démenti avec le temps. Selon les statistiques agricoles annuelles du ministère de l’Agriculture, l’Aube reste en 2024 le premier département producteur de chanvre de la région Grand Est, avec 48 700 tonnes de chanvre textile et industriel récoltées, loin devant la Marne et ses 24 900 tonnes. À l’échelle régionale, le Grand Est représentait en 2022 la moitié du chanvre cultivé en France et un cinquième de la production européenne, une position que peu de régions productrices de chanvre peuvent revendiquer. Ces chiffres s’inscrivent dans une dynamique nationale : la France reste le premier producteur européen et le second producteur mondial derrière la Chine, avec 23 600 hectares cultivés en 2024 pour 1 550 producteurs recensés.
Une coopérative qui continue de grandir
Cinquante ans après sa création, La Chanvrière n’a pas fini de s’agrandir. En 2020, elle double ses capacités de production et transfère son usine historique de Bar-sur-Aube vers Troyes, pour un investissement d’environ 25 millions d’euros. Le 11 septembre 2023, un nouveau site industriel est inauguré à Saint-Lyé, où la coopérative a fixé son siège. Elle rassemble alors 700 producteurs pour 11 500 hectares et vise 13 000 hectares dès l’année suivante, avec l’ambition d’atteindre 20 000 hectares dans les années à venir. Elle recherche activement de nouveaux adhérents dans un rayon de 120 kilomètres autour de Saint-Lyé, entre l’Aube, la Marne, l’Yonne et la Seine-et-Marne.
Cette croissance dépasse désormais les frontières du département. En juin 2025, la coopérative annonce l’implantation d’un second site à Juniville, dans les Ardennes, avec une capacité de production de 50 000 tonnes de chanvre par an et un investissement d’au moins 15 millions d’euros. L’unité doit entrer en service fin 2027. Sur son site historique, trois nouveaux silos de stockage de chènevotte, d’une capacité totale de 2 400 mètres cubes, sont également construits en 2025. La filière chanvre française s’appuie ainsi sur un nombre restreint d’acteurs industriels : une demi-douzaine d’entreprises de première transformation suffisent aujourd’hui à traiter la récolte nationale.
De Saint-Lyé aux Ardennes, une expansion enracinée dans l’Aube
Le nouveau site ardennais ne remplace pas le bassin historique, il s’y ajoute. La coopérative présente aujourd’hui 765 adhérents pour 13 000 hectares cultivés et 75 salariés, des chiffres qui en font le premier transformateur de chanvre en Europe. Les deux tiers de son chiffre d’affaires proviennent désormais de l’export, signe que les débouchés trouvés depuis 1973 ont largement dépassé le marché français d’origine. La plaine auboise, elle, reste le point de départ visible dans le paysage : les tiges de chanvre y poussent encore chaque été, sur les mêmes terres qui ont vu naître la coopérative il y a plus de cinquante ans.