Le chanvre a occupé une place centrale dans l’économie et la vie rurale françaises pendant des siècles, avant de connaître une quasi-disparition au XXe siècle. Cordages de marine, papier, toiles et vêtements : cet article retrace, sources à l’appui, les grandes étapes de cette histoire, de l’apogée sous l’Ancien Régime jusqu’au renouveau contemporain d’une filière biosourcée.
Le chanvre, une plante utilitaire ancienne
Originaire d’Asie, le chanvre fut domestiqué très tôt pour la solidité de ses fibres et la valeur nutritive de ses graines. En France, sa culture s’enracine dans le haut Moyen Âge : Charlemagne encouragea activement sa production, qui devint alors une denrée stratégique pour l’habillement, les cordages et les voiles. Dans les Hautes-Alpes, les plus anciennes sources documentant la culture du chanvre textile dans le Briançonnais remontent au XIVe siècle, signe de l’ancienneté de ce savoir-faire rural. Pendant des siècles, la plante s’est ainsi diffusée sur une grande partie du territoire, portée par des besoins aussi bien domestiques que militaires.
Le chanvre dans la marine à voile
C’est sous l’Ancien Régime que le chanvre atteint son rôle le plus stratégique : celui de matière première des cordages et des voiles de la marine de guerre. En 1666, sur ordre de Louis XIV et sous l’impulsion de Colbert, la Corderie royale de Rochefort est construite au sein de l’arsenal maritime ; elle devient la plus importante corderie d’Europe au XVIIe siècle et le prototype des ateliers de cordage militaires français. Un navire de taille moyenne consommait alors, chaque année, 60 à 80 tonnes de chanvre sous forme de cordages et 6 à 8 tonnes sous forme de voiles. La demande était telle que la France importait environ la moitié de son chanvre naval des pays baltes et d’Italie, réputés pour un rendement en fibres de premier choix supérieur à celui des productions du royaume. En 1747, l’ingénieur Duhamel du Monceau codifia les techniques de corderie, des méthodes ensuite reprises dans l’ensemble des arsenaux français. Le chanvre pesait aussi sur les finances royales : son prix passa de 21 à 33 livres lors de la guerre de Succession d’Autriche, sans jamais totalement redescendre à son niveau d’avant-guerre, signe du caractère stratégique, et coûteux, de cet approvisionnement.
Papier, toiles et vie domestique : le chanvre au quotidien
Loin des arsenaux, le chanvre irriguait aussi la vie rurale et l’artisanat. En papeterie, il entrait, avec le lin, dans la composition des chiffons recyclés qui constituaient la matière première du papier occidental jusqu’au XIXe siècle ; les premiers moulins à papier français s’installent en Champagne dès 1348, puis en Auvergne en 1396, profitant de la force motrice des cours d’eau. Le travail s’organisait selon une répartition assez stricte des tâches : les femmes étendaient les feuilles à sécher tandis que les hommes assuraient les opérations de pressage, plus exigeantes en force physique. Ce n’est qu’avec l’essor de la pâte à bois, moins coûteuse, que ce procédé séculaire fut progressivement abandonné. Dans les campagnes, le chanvre servait à fabriquer vêtements, draps, toiles et cordes pour un usage domestique ; plusieurs régions en avaient fait une spécialité, notamment le Briançonnais, l’Aube (environ 5 000 hectares cultivés en chanvre), la Bretagne, le Val de Loire et le Périgord. Dans le Briançonnais, le relief montagneux et les longs hivers laissaient aux familles le temps nécessaire pour filer et tisser le chanvre une fois les travaux des champs achevés, ce qui explique la spécialisation particulière de cette région dans le travail textile de la plante. Ces savoir-faire, transmis de génération en génération, structuraient une partie de l’économie familiale des campagnes françaises.
Le déclin du chanvre au XXe siècle
L’apogée de la culture du chanvre en France se situe au XIXe siècle, avec environ 176 000 hectares cultivés en 1840, un pic du même ordre de grandeur que celui rapporté par d’autres relevés de l’époque. Le recul s’amorce ensuite rapidement : la surface cultivée tombe à 3 400 hectares dès 1939, puis à seulement 700 hectares en 1960. Plusieurs facteurs expliquent cet effondrement : la concurrence des fibres importées (coton, puis fibres synthétiques), le remplacement du chanvre par la pâte de bois en papeterie, et surtout la fin de l’ère de la marine à voile, la Corderie royale de Rochefort ferme définitivement en 1862, supplantée par les câbles métalliques et la propulsion à vapeur. Dans le Briançonnais, la plupart des artisans du chanvre textile ont disparu dès 1914 ; l’urbanisation de l’après-guerre et la concurrence de producteurs étrangers comme l’Argentine ou l’Australie achèvent d’effacer cette activité artisanale. Aujourd’hui, très peu de personnes dans le Briançonnais maîtrisent encore ces gestes ; quelques passionnés, comme Jean-Yves Montalais, continuent néanmoins de cultiver et de travailler le chanvre local selon des méthodes traditionnelles.
Le renouveau du chanvre en France
À partir des années 1970, un regain d’intérêt se manifeste, porté par les préoccupations environnementales et la hausse du coût du pétrole, qui relance l’idée de matériaux biosourcés. Entre les années 1960 et 2010, un programme de sélection variétale est engagé pour développer des variétés de chanvre pauvres en THC, condition nécessaire à la relance d’une culture agricole légale de la plante ; dès 2010, l’Europe cultivait environ 15 000 hectares de chanvre, dont 9 000 en France, une production alors réorientée notamment vers l’isolation thermique du bâtiment. La filière se structure par ailleurs autour de deux organisations : la Fédération nationale des producteurs de chanvre (FNPC), fondée dès 1932, et l’interprofession InterChanvre, créée en 2003 pour fédérer producteurs et transformateurs. En 2024, elle rassemblait 1 550 producteurs cultivant 23 600 hectares, approvisionnant sept unités de première transformation, ce qui fait aujourd’hui de la France le premier producteur européen de chanvre. Cette relance s’est accompagnée d’investissements soutenus dans la filière, environ 100 millions d’euros depuis 1950, dont 35 millions rien que sur les années 2019-2020, et d’une diversification des débouchés : construction et isolation biosourcée, pièces automobiles allégées de 20 à 30 % grâce à la fibre de chanvre, ou encore graines de chanvre valorisées dans l’alimentation. Le chanvre, jadis cantonné aux cordages et aux toiles, retrouve ainsi une place industrielle inédite.
L’important, en clair
- Le chanvre fut, sous l’Ancien Régime, une matière stratégique pour la marine à voile (cordages, voiles) et pour la papeterie (chiffons de chanvre et de lin).
- Dans les campagnes, il servait aussi à fabriquer vêtements, toiles et cordes pour un usage domestique, dans des régions comme le Briançonnais, l’Aube, la Bretagne ou le Périgord.
- La culture s’effondre au XXe siècle, passant d’environ 170 000 hectares au XIXe siècle à quelques centaines d’hectares vers 1960, sous l’effet de la concurrence du coton, des fibres synthétiques et de la fin de la marine à voile.
- Depuis les années 1970, la filière renaît autour de nouveaux débouchés biosourcés ; la France est aujourd’hui le premier producteur européen de chanvre.
Pour aller plus loin sur gaia-cbd.fr
Ce panorama historique peut être complété par une lecture plus détaillée de chaque période : les usages ruraux et domestiques sont développés dans le chanvre dans la vie rurale, la place du chanvre dans la marine à voile est détaillée dans le chanvre dans la marine, et la relance contemporaine de la filière est présentée dans le renouveau du chanvre en France.
Cet article a une vocation informative et culturelle. Il retrace des faits historiques et économiques concernant le chanvre industriel (fibre et graine) et ne constitue ni un conseil agricole, ni un conseil juridique, ni une information à caractère sanitaire.