La filière chanvre française, numéro un européen en chiffres

Vingt-deux mille six cents hectares. C’est la surface que la France consacrait au chanvre en 2024, selon les chiffres publiés par FranceAgriMer sur la base des données Agreste. Avec environ 1 550 producteurs répartis sur tout le territoire, l’Hexagone cultive à lui seul plus de la moitié des surfaces de chanvre de l’Union européenne, loin devant l’Allemagne et les Pays-Bas. À l’échelle mondiale, la France occupe le deuxième rang, derrière la Chine. Les chiffres de la filière racontent une histoire de croissance rapide, portée par des régions bien identifiées et une chaîne de transformation qui s’organise depuis plus de vingt ans.

Une croissance qui double tous les dix ans

Les surfaces françaises de chanvre ont doublé en dix ans, rappelle FranceAgriMer dans sa fiche filière de janvier 2026. Cette progression fait suite à un long creux : la culture, connue depuis plus de dix mille ans et autrefois centrale dans la corderie et la voilerie de la marine à voile, s’était effondrée après la Seconde Guerre mondiale avec l’arrivée de la marine à moteur, du coton puis des fibres synthétiques. Le regain d’intérêt date des années 1990.

Comparée à ses voisins européens, la France change d’échelle : en 2024, l’Allemagne et l’Estonie cultivaient chacune près de 7 000 hectares, la Lituanie et l’Italie un peu plus de 5 000 hectares. À l’échelle du chanvre dans le monde, la Chine restait en 2022 le premier pays producteur avec plus de 65 000 hectares, devant le Canada et ses 24 000 hectares, pour une surface mondiale totale de 185 248 hectares. L’interprofession InterChanvre vise désormais près de 45 000 hectares à l’horizon 2028, soit un doublement supplémentaire en cinq ans.

Le Grand Est, cœur historique de la production

Une seule région concentre presque la moitié de la sole française : le Grand Est totalisait 11 752 hectares de chanvre industriel en 2024, soit 46 % des surfaces déclarées à la PAC au niveau national, selon la DRAAF Grand Est. Deux départements font l’essentiel du travail. L’Aube rassemble 7 172 hectares sur 355 exploitations, la Marne 3 601 hectares sur 232 exploitations : à eux deux, ils regroupent environ 89 % des fermes chanvrières de la région, loin devant les Ardennes (466 hectares) et la Haute-Marne (470 hectares).

Le nombre d’exploitations cultivant du chanvre dans le Grand Est est passé de 311 en 2016 à 660 en 2024. Les surfaces implantées, elles, sont reparties à la hausse à partir de 2020, avec une progression de 68 % entre 2019 et 2024. La surface en agriculture biologique suit une dynamique comparable : 1 505 hectares en 2024, contre moins de 100 hectares en 2015, soit 28 % du chanvre bio national. Le rendement y dépasse la moyenne du pays, avec 70 quintaux à l’hectare contre 59 en moyenne nationale.

De nouveaux bassins, de la Bourgogne à l’Anjou

D’autres régions productrices de chanvre montent en puissance. En Bourgogne-Franche-Comté, 181 producteurs cultivaient 2 550 hectares en 2025, principalement dans l’Yonne (1 032 hectares, 40 % de la surface régionale), suivie de la Côte-d’Or (600 hectares), la Haute-Saône (552 hectares) et le Jura (281 hectares), d’après la DRAAF de la région.

En Île-de-France, la culture avait totalement disparu des parcelles jusqu’en 2008. Depuis, selon un état des lieux de 2019 dressé par la chambre d’agriculture régionale, la surface avait déjà doublé en huit ans pour atteindre environ 2 200 hectares, cultivés par près de 200 agriculteurs, essentiellement en Seine-et-Marne et dans l’Essonne. Autre atout mis en avant localement : la culture de blé qui suit le chanvre dans la rotation peut voir son rendement progresser jusqu’à 10 %.

Le Maine-et-Loire, lui, ne pèse pas par ses surfaces mais par son rôle stratégique : c’est là, à Beaufort-en-Vallée, que la coopérative Hemp-it sélectionne et multiplie les semences de chanvre industriel pour l’ensemble de la filière française et européenne. Elle réunit 180 producteurs-multiplicateurs et 40 collaborateurs, et détient depuis décembre 2023 le statut d’organisation de producteurs reconnue à l’échelle européenne, une première pour une coopérative chanvrière.

Sept chanvrières pour transformer la récolte

La filière s’organise depuis 1932, année de fondation de la Fédération nationale des producteurs de chanvre. L’interprofession InterChanvre, créée en 2003, fédère aujourd’hui deux collèges, celui des producteurs (FNPC) et celui des transformateurs (UTC), en s’appuyant sur l’institut technique Terres Inovia, la coopérative Hemp-it pour les semences, et l’Inrae pour la recherche et développement. Depuis janvier 2024, son périmètre exclut les fleurs.

Sept chanvrières sont actives en France, situées pour l’essentiel dans la moitié nord du pays. En 2024, elles ont transformé la récolte en 140 000 tonnes de paille défibrée et 11 000 tonnes de graines. Cette première transformation produit quatre familles de matières : la graine, qui représente 10 % du poids traité mais 21 % de la valeur économique de la filière, la chènevotte (45 % du poids, 27 % de la valeur), la fibre (28 % du poids, mais 50 % de la valeur) et les fines, résidus de transformation valorisés en énergie.

Des débouchés qui vont de la litière à l’automobile

Les débouchés du chanvre se sont diversifiés au fil des usages trouvés à chaque partie de la plante. La graine se répartit entre alimentation humaine (42 %, huile et protéine) et alimentation animale (58 %, oisellerie et appâts de pêche) ; sa part dans l’alimentation humaine est passée de 15 % à 44 % des débouchés en huit ans. La chènevotte part pour moitié en litière pour animaux (51 %), le reste se partageant entre paillage et espaces verts (28 %) et bâtiment (20 %). La fibre alimente la papeterie (50 %), l’isolation (29 %), le textile et la plasturgie (10 % chacun).

La plasturgie automobile illustre cette diversification : selon InterChanvre, dix-sept modèles de véhicules produits en série chez sept constructeurs intègrent des pièces en biocomposite à base de chanvre, pour un parc roulant de plus de sept millions de véhicules concernés. Sur un modèle compact récent, environ un kilogramme de fibre de chanvre entre dans la composition d’une pièce de 5,2 kilogrammes.

Des exportations en forte hausse depuis 2022

Jusqu’à la campagne 2021-2022, la France exportait très peu de chanvre : 415 tonnes seulement, essentiellement vers le Canada, la quasi-totalité de la récolte étant transformée sur place. La donne a changé à partir de 2022-2023 : les exportations ont bondi à 47 950 tonnes en 2023-2024 puis 47 765 tonnes en 2024-2025, dont 72 % à destination des autres pays de l’Union européenne. Les importations restent, elles, marginales : 717 tonnes en 2024-2025, pour une moyenne de 353 tonnes sur les cinq dernières campagnes.

Cette montée en puissance s’accompagne d’investissements industriels conséquents : 128 millions d’euros engagés ces dernières années dans les entreprises de la filière, dont 70 millions dans des projets de transformation et 6 millions en recherche et développement, pour un total avoisinant 200 millions d’euros selon La France Agricole.

Le cap des 45 000 hectares pour 2028

Entre un Grand Est qui reste le socle de la production, des bassins émergents en Bourgogne-Franche-Comté et en Île-de-France, et un pôle semencier angevin qui approvisionne toute l’Europe, la filière française avance sur plusieurs fronts à la fois. Les sept chanvrières actuelles absorbent déjà 140 000 tonnes de paille par an, et les 200 millions d’euros investis dans la transformation ces dernières années accompagnent une trajectoire qui vise près de 45 000 hectares d’ici 2028. Les prochaines campagnes diront si les surfaces suivent le même rythme que les investissements engagés en aval.