Le papier de chanvre : de la fibre à la feuille papetière

Le papier de chanvre traverse l’histoire de l’imprimerie depuis plus de deux mille ans. En France, la fibre représente aujourd’hui 24 % du poids de la plante récoltée, et la moitié de cette fibre part vers la fabrication de papiers spéciaux : papier bible, papier filtre, papier technique. Retour sur un procédé qui va de la paille de chanvre à la feuille, entre héritage papetier ancien et filière agricole bien identifiée.

Une fibre papetière depuis l’Antiquité chinoise

En Chine, la plante est domestiquée dès 12 000 ans avant notre ère. Le premier papier à base de chanvre y est inventé une centaine d’années avant J.-C., avant de gagner l’Europe au XIIe siècle. En 800, Charlemagne classe le chanvre parmi les produits de première nécessité, au même titre que le pain. Gutenberg imprime en 1456 la première Bible sur papier de chanvre, et la déclaration d’indépendance des États-Unis, rédigée en 1776, est couchée sur le même type de support. Au début du XXe siècle, le chanvre compte encore parmi les plantes les plus cultivées au monde. La donne change en 1937, quand les États-Unis instaurent une taxe si lourde sur le chanvre que sa culture est quasiment abandonnée, au moment même où le brevet du Nylon est déposé.

De la paille à la pâte : ce qu’il faut à la fibre pour devenir papier

La fibre utilisée en papeterie n’est pas n’importe quelle partie de la tige. C’est la filasse, la fibre libérienne située sous l’écorce, qui intéresse les papetiers, et non la chènevotte, la partie ligneuse du cœur de tige plutôt valorisée en litière ou en isolant. Avant d’arriver en usine, la paille passe par une étape de rouissage puis par une séparation mécanique qui isole cette fibre longue du reste de la tige. Sa composition en fait une matière de choix pour la papeterie : selon InterChanvre, la fibre de chanvre contient généralement entre 70 % et 85 % de cellulose, ce qui limite le traitement chimique nécessaire pour obtenir une pâte à papier. Une contrainte technique demeure : les lots destinés à la papeterie doivent rester exempts de tout plastique, seule la ficelle végétale étant tolérée. En France, un nombre restreint d’acteurs, trois selon le plan filière InterChanvre de 2017, transformait cette fibre libérienne en pâte à papier, un frein que la filière identifiait elle-même au développement du débouché.

La moitié de la fibre française destinée aux papiers spéciaux

Dans la répartition des débouchés établie par InterChanvre, la fibre représente 24 % du poids total de la plante récoltée. La moitié de cette fibre, devant l’isolation (29 %), les plastiques biosourcés (10 %) et le textile (10 %), part vers la fabrication de papiers spéciaux, fins et résistants. Ce marché a longtemps pesé plus lourd encore : le plan filière InterChanvre de 2017 évoquait plus de 18 000 tonnes de fibre mobilisées chaque année pour ce débouché, avec une part alors proche de 56 % de la fibre, contre 29 % pour l’isolation et 9 % pour les plastiques biosourcés à l’époque. La proportion a évolué depuis avec la montée des usages en isolation et dans les plastiques biosourcés, sans que la papeterie perde sa place de premier débouché historique pour la fibre. Les propriétés de la fibre, finesse, résistance mécanique et richesse en cellulose, expliquent pourquoi ce marché reste actif malgré la concurrence des pâtes à bois.

Du papier bible au papier à cigarette : des usages de niche

Le papier de chanvre se distingue par sa finesse et sa résistance à la déchirure, deux qualités recherchées pour le papier bible, ces éditions compactes aux pages fines mais solides. On le retrouve aussi dans plusieurs usages spécialisés :

  • papier filtre
  • papier technique et papier d’art
  • papier à cigarette, un usage ancien mais en recul en Europe ces dernières années

Les billets de banque, autrefois fabriqués avec une part de fibre de chanvre, en sont aujourd’hui dépourvus : le coton a pris le relais. InterChanvre évoque toutefois, parmi les pistes possibles pour la filière, une réintégration de la fibre de chanvre dans les billets de banque européens, comme c’était le cas avant l’arrivée du coton. Ce marché de la papeterie spéciale reste, selon l’interprofession, globalement stable depuis plusieurs années, porté par une demande constante plutôt que par une croissance forte.

Chanvre et bois, deux matières premières papetières

Comparé au bois, le chanvre présente un cycle de production nettement plus court : quelques mois de culture contre plusieurs décennies pour une parcelle forestière destinée à la pâte à papier. Selon InterChanvre, à surface cultivée égale, le chanvre produirait quatre fois plus de papier que le bois, et nécessiterait un traitement moins poussé du fait de sa richesse en cellulose.

Papeterie de chanvre : un débouché ancien qui tient sa place

La filière chanvre française a vu ses surfaces cultivées progresser fortement ces dernières années, avec 19 500 hectares en 2023 et une prévision de 23 000 hectares en 2024, pour environ 1 700 producteurs et plus de 141 000 tonnes de paille défibrée chaque année par les six chanvrières françaises, dont deux triplent actuellement leur capacité de production. Le label France Hemp Fibers, créé par InterChanvre en 2021, garantit de son côté l’origine et la traçabilité des fibres françaises. Parmi l’ensemble des débouchés du chanvre, la papeterie occupe une position particulière : un marché ancien, technique, sans forte croissance, mais suffisamment structuré pour continuer à absorber une part significative de la fibre récoltée chaque année. Les forces avancées par la filière elle-même tiennent au savoir-faire et aux réseaux existants ; sa principale faiblesse reste un marché jugé peu dynamique, ce qui n’empêche pas la fibre longue française de conserver, feuille après feuille, sa place dans l’histoire du papier.