Le coton, le lin et le chanvre fournissent tous trois des fibres textiles depuis des siècles, mais leur comportement agronomique et mécanique diverge nettement. Deux critères permettent de les comparer sans approximation : la quantité d’eau nécessaire pour produire un kilogramme de fibre, et la résistance de cette fibre une fois filée. Les données agronomiques officielles et les études de mécanique textile disponibles dressent un tableau chiffré de ces trois matières, loin des raccourcis qui circulent souvent à leur sujet.
Trois origines botaniques, un même point de départ
Le coton provient d’un poil séminal qui pousse à la surface de la graine du cotonnier, une fibre courte et presque entièrement composée de cellulose. Le lin et le chanvre, eux, sont des fibres libériennes : elles se forment dans l’écorce de la tige, organisées en faisceaux longs qui maintiennent la plante debout. Cette origine différente entraîne des cycles de culture et des besoins hydriques distincts, avant même de parler de résistance mécanique.
Le coton, une culture largement irriguée
Un rapport du Stockholm Environment Institute, rédigé par Nia Cherrett et ses coauteurs pour le WWF Cymru, chiffre entre 9 788 et 9 958 litres la quantité d’eau nécessaire pour produire et traiter un kilogramme de coton, culture et étapes de blanchiment ou de teinture du tissu comprises. Le rapport de Chapagain, Hoekstra et leurs coauteurs pour l’UNESCO-IHE, aujourd’hui hébergé par le réseau Water Footprint Network, arrive à un ordre de grandeur voisin : la teneur en eau virtuelle moyenne mondiale du coton s’établit autour de 8 500 mètres cubes par tonne au stade de la fibre brute, pour atteindre 9 360 mètres cubes par tonne une fois le textile fini. Une partie de cette eau vient des pluies, mais une autre partie doit être apportée par irrigation, en particulier en Asie centrale ou dans le sous-continent indien. Le même travail rappelle que le coton, cultivé sur 2,4 % seulement des terres arables mondiales, concentre 24 % du marché mondial des insecticides. Le chiffre varie fortement selon les pays producteurs : le tissu final obtenu à partir de coton nord-américain ou chinois se situe autour de 5 400 à 6 000 mètres cubes par tonne, contre plus de 21 500 mètres cubes par tonne pour le coton indien, où l’irrigation pèse beaucoup plus lourd dans le bilan.
Lin et chanvre, des cultures qui se contentent de la pluie
La fiche filière de FranceAgriMer consacrée au lin textile est directe sur ce point : la culture est peu gourmande en eau, vingt fois moins que le coton, sous le climat tempéré et humide du nord de la France où elle se concentre, en Normandie et dans les Hauts-de-France. La fiche filière chanvre du même organisme retient une bonne résistance à la sécheresse et une absence de recours à l’irrigation, portée par un système racinaire profond et fasciculé. L’étude du Stockholm Environment Institute confirme cet écart pour le chanvre cultivé au Royaume-Uni : la culture repose entièrement sur les précipitations naturelles de la saison, entre 500 et 700 millimètres, sans irrigation d’appoint, et le rapport chiffre à environ 2 123 litres la quantité d’eau nécessaire pour obtenir un kilogramme de fibre utilisable une fois la paille transformée.
La solidité se mesure en centinewtons par tex
La résistance d’une fibre textile s’exprime en ténacité, une valeur qui rapporte la force de rupture à la masse linéique du fil, en centinewtons par tex (cN/tex). Une synthèse publiée dans la revue Bioresources and Bioprocessing, portant sur plus de soixante cultivars de coton, de chanvre, de lin et de canola analysés selon un modèle statistique de Weibull, établit une ténacité moyenne de 40,53 cN/tex pour le coton, contre 53,58 cN/tex pour le lin et 54,60 cN/tex pour le chanvre. L’écart, proche de 30 %, place les deux fibres libériennes au-dessus du coton sur ce critère précis, avec un comportement du lin et du chanvre assez proche l’un de l’autre.
Une architecture de tige qui explique l’écart
La même étude détaille la composition chimique des trois fibres. Le coton affiche la proportion de cellulose la plus élevée, entre 83 et 99 %, pour seulement 5 % de pectines et hémicelluloses. Le lin en contient entre 64 et 84 %, avec 17 à 19 % de pectines et hémicelluloses, et le chanvre entre 55 et 68 % de cellulose pour 17 % de ces mêmes composés. Cette proportion plus élevée de pectines chez le lin et le chanvre correspond au ciment qui lie les fibres entre elles dans la tige, un ciment que le rouissage doit précisément dissoudre. La paroi des fibres libériennes se compose d’une paroi primaire et d’une paroi secondaire dans laquelle les microfibrilles de cellulose s’orientent selon un angle faible, de l’ordre de 7 à 9 degrés par rapport à l’axe de la fibre, ce qui favorise la résistance à la traction. Autre différence à l’usage : la ténacité du coton et du lin augmente lorsqu’ils sont mouillés, un comportement qui joue en faveur de textiles lavés fréquemment.
Le lin et le chanvre en France, deux filières de tailles différentes
La France occupe la première place mondiale pour la production de fibres longues de lin, avec 61 % de la production mondiale en 2021 selon FranceAgriMer, loin devant la Belgique. La surface cultivée atteignait alors 112 600 hectares pour un rendement de 6 à 7 tonnes de paille rouie par hectare, avant l’étape du teillage puis de la filature. Le chanvre suit une trajectoire différente : la France en est le troisième producteur mondial après la Chine et le Canada, et le premier producteur européen avec plus d’un tiers des surfaces cultivées sur le continent. Son rendement en paille varie de 6 à 8 tonnes par hectare, pour une teneur en fibres avoisinant 25 % et un rendement en grains de l’ordre d’une tonne par hectare.
Le choix d’une fibre se joue avant la récolte
Les deux critères retenus ici, l’eau et la solidité, ne s’opposent pas terme à terme, ils se recoupent. Une fibre plus résistante s’use moins vite, ce qui limite le renouvellement des textiles et, par ricochet, la quantité d’eau mobilisée pour chaque nouvelle pièce produite. Le lin et le chanvre partagent cette logique parce qu’ils partagent une origine commune dans la tige de la plante, quand le coton reste associé à un poil de graine plus court et plus gourmand en eau dès le champ. Pour comparer ces matières avant un achat ou une transformation textile, ces chiffres offrent un repère daté et sourcé plutôt qu’une simple étiquette. Ils expliquent aussi pourquoi le lin et le chanvre reviennent régulièrement dans les cahiers des charges des filières textiles qui cherchent à réduire leur dépendance à l’irrigation, sans que cela ne dise rien de leur teinte, de leur toucher ou de leur prix, des critères qui relèvent d’autres arbitrages.