Un champ de chanvre en pleine floraison attire son lot d’insectes butineurs, et l’idée s’est répandue que la plante serait mellifère au même titre que la phacélie ou le trèfle. La réalité botanique demande une nuance : le chanvre ne produit pas de nectar, mais un pollen abondant qui change la donne pour les insectes en période de disette florale. Entre couvert dense et fleurs sans sucre, la contribution du chanvre à la biodiversité mérite d’être détaillée poste par poste.
Une plante dioïque, deux profils de fleurs
Le chanvre est à l’origine une espèce dioïque : les fleurs mâles et les fleurs femelles se développent sur des pieds distincts. Les plants mâles forment de petits sacs qui s’ouvrent en été et dégagent des nuages de pollen porté par le vent, tandis que les plants femelles développent des bractées serrées autour de l’ovaire, sans aucune sécrétion sucrée. Cette pollinisation anémophile favorise le brassage génétique de la plante et explique pourquoi le pollen de chanvre voyage loin de sa parcelle d’origine.
Depuis les années 1960, l’INRA et la Fédération nationale des producteurs de chanvre ont mis au point des cultivars monoïques, qui portent fleurs mâles et femelles sur le même pied, à faible teneur en THC. Ces variétés dominent aujourd’hui la production industrielle en France, mais le mécanisme reste identique : ce sont les fleurs mâles qui libèrent le pollen, la fécondation des fleurs femelles n’appelant aucun nectar pour attirer d’éventuels visiteurs. Le choix parmi les variétés de chanvre dioïques ou monoïques influence donc la part de fleurs mâles présentes dans une parcelle, et par extension la ressource pollinique disponible pour la faune locale.
Mellifère : une appellation à nuancer
En apiculture, une plante mellifère est une plante dont le nectar est produit en quantité et en qualité suffisantes pour que les abeilles le récoltent et le transforment en miel. Toutes les plantes mellifères sont donc nectarifères, mais l’inverse n’est pas toujours vrai : certaines plantes sécrètent du nectar sans que les abeilles puissent l’exploiter efficacement. Le chanvre se situe encore plus loin dans cette classification, puisqu’il ne sécrète aucun nectar. Il ne peut donc alimenter aucune production de miel, contrairement au colza ou à la bourrache. Le terme qui lui correspond serait plutôt pollinifère, dans la mesure où seul le pollen des fleurs mâles est collecté.
Cette distinction ne concerne pas que le chanvre. D’autres cultures pollinisées par le vent et dépourvues de nectar, comme le maïs, fournissent elles aussi une ressource en pollen que des insectes butineurs savent exploiter, alors même que la plante ne dépend pas d’eux pour sa reproduction. Le chanvre appartient à cette famille : sa floraison ne vise pas les pollinisateurs, mais ceux-ci s’y invitent tout de même pour un pollen riche en protéines, utile à l’élevage du couvain.
Ce que les abeilles trouvent dans les champs de chanvre
Une étude menée par des chercheurs de l’université d’État du Colorado, à Fort Collins, a documenté la fréquentation de parcelles de chanvre par les abeilles. Sur un mois de relevés en août 2016, une période où peu d’autres fleurs s’épanouissaient dans la région, les chercheurs Colton O’Brien et Arathi Seshadri ont capturé des individus représentant 23 des 66 genres d’abeilles connus dans le Colorado, aussi bien de grands bourdons que de minuscules abeilles à reflets métalliques. Ces résultats ont été présentés en novembre 2018 lors du congrès annuel conjoint des sociétés d’entomologie américaines et canadiennes, à Vancouver.
Faute de nectar, seul le pollen des fleurs mâles attirait ces insectes, ce qui en fait des butineuses spécialisées plutôt que des visiteuses occasionnelles. Le constat, établi aux États-Unis, illustre un principe transposable à d’autres bassins de production : une culture pollinifère qui fleurit en fin d’été peut combler un creux dans le calendrier des ressources florales, sans se substituer pour autant aux plantations mellifères classiques.
Un couvert dense qui transforme le microclimat de la parcelle
La valeur écologique du chanvre ne se limite pas à sa floraison. Semé en avril dans de bonnes conditions, il referme son couvert en un mois à peine et peut atteindre 4 mètres de hauteur, avec une densité proche de 100 plants au mètre carré à la récolte, prévue en septembre. Cette architecture serrée étouffe les adventices présentes, ce qui permet de mener la culture du chanvre sans aucun traitement phytosanitaire et avec une fertilisation réduite.
Sous la canopée, l’atmosphère devient humide et ombragée, un microclimat qu’aucun passage de pulvérisateur ne vient perturber. Les feuilles basses, privées de lumière, retombent au fil de la saison et constituent une litière au sol, un apport qui s’ajoute aux autres effets du chanvre sur le sol qui le porte. Cette humidité, cette ombre et cette litière créent des conditions inhabituelles au milieu d’un paysage agricole ouvert, où la plupart des cultures voisines n’offrent ni couvert aussi dense ni sol aussi peu perturbé.
Un refuge pour les insectes auxiliaires
Une étude allemande, citée par des instituts techniques agricoles français, a comparé la diversité d’insectes présents sous un couvert de chanvre à celle des milieux cultivés environnants. Le résultat surprend : cette diversité se rapprocherait davantage de celle des lisières forestières que des grandes cultures classiques. Carabes, mouches prédatrices, coccinelles et guêpes parasitoïdes trouveraient dans ce couvert un abri temporaire, avant de repartir chasser les ravageurs des parcelles voisines.
Cette capacité d’accueil a conduit certains techniciens à envisager le chanvre comme culture éligible aux dispositifs de surface d’intérêt écologique, aux côtés d’autres éléments recensés au titre de la biodiversité agricole. La comparaison a ses limites : contrairement à un aménagement semé spécifiquement pour les pollinisateurs, le chanvre reste avant tout une culture de rente, récoltée pour sa fibre et sa graine, et son couvert protecteur ne dure que le temps d’un cycle de végétation.
Une ressource ponctuelle, pas une politique de biodiversité
Le chanvre ne remplace ni une haie, ni une prairie fleurie, ni un îlot de vieux bois laissé sur pied. Il offre, le temps d’un été, un couvert dense sans intrant et une ressource de pollen à un moment où les butineuses en manquent ailleurs dans le paysage agricole. Associé à d’autres aménagements, bandes fleuries, bordures de champs ou rotations diversifiées, il complète un maillage plutôt qu’il ne le constitue à lui seul. Regarder sa contribution pour ce qu’elle est, ponctuelle et saisonnière, évite aussi bien le procès fait au maïs qu’un enthousiasme que les chiffres ne confirment pas totalement.