Dans les campagnes françaises d’avant-guerre, presque chaque paroisse comptait sa chènevière, une parcelle réservée au chanvre à côté du potager familial. La plante rythmait le calendrier agricole autant que la vie domestique : semée en famille au printemps, rouie collectivement en rivière l’été, filée par les femmes l’hiver au coin du feu. De cette culture ordinaire naissaient les cordes de l’étable, le linge de la maison et le trousseau des filles à marier.
Une parcelle de chanvre dans presque chaque ferme
La chènevière portait souvent le nom de la plante elle-même dans les patois locaux : en occitan, le chanvre se disait « lou corbé », et la parcelle qui lui était consacrée, le « cannabal », voisine du jardin familial ou « hort ». En provençal, le mot a donné la Canebière à Marseille, artère née du commerce des fibres destinées aux cordages des navires. Ailleurs, des hameaux entiers gardent la trace de cette culture dans leur toponymie : Chenevoux, Villachenève, Chénevières ou Cénevières désignent des lieux où l’on cultivait le chanvre bien avant que la carte postale n’en garde le souvenir.
Le semis se faisait à la main, début mai, quand la terre atteignait au moins 12 degrés. Les femmes portaient la graine dans leur tablier ou dans un sac de toile, le « giron », et pouvaient ensemencer environ deux hectares en une journée de travail. La densité était volontairement forte, entre 45 et 55 kilogrammes à l’hectare, jusqu’à 70 ou 80 en production textile spécialisée, pour obtenir des tiges fines et étouffer les mauvaises herbes sans désherbage. Les graines, convoitées par les oiseaux, devaient être protégées : les enfants couraient dans les champs pour les chasser.
Arracher le chanvre, une affaire de famille et de voisinage
Après cent vingt jours de pousse environ, la chute des graines annonçait la maturité. Les pieds mâles se récoltaient les premiers, fin juillet ou début août, les pieds femelles un peu plus tard, en septembre, une fois leurs graines formées. Longtemps, le chanvre s’arrachait plutôt qu’il ne se coupait, geste exigeant puisque quinze à vingt centimètres de racine venaient avec la tige. Toute la maisonnée s’y mettait, hommes, femmes et voisins, les mains protégées par de vieilles chaussettes contre la sève collante qui longeait la fibre. La faucheuse mécanique, apparue au dix-neuvième siècle, a peu à peu remplacé ce travail de force par la coupe, plus rapide mais moins respectueuse de la longueur de la fibre.
Le rouissage en rivière, étape collective et contestée
Une fois arraché, le chanvre devait être mis à l’eau sans tarder, sous peine de brûler sur pied. Les chènevières se trouvaient donc presque toujours près d’un cours d’eau. Le rouissage consistait à faire macérer les tiges huit à dix jours dans une eau vive, pour qu’une fermentation naturelle dissolve la pectine qui soude la fibre au bois. Des routoirs maçonnés ou de simples fosses, larges de plusieurs mètres, accueillaient les bottes maintenues sous l’eau par des pierres. Sur la Loire, à La Ménitré, un port de rouissage s’étageait sur plus de cent mètres de marches en pierre où les bottes, bloquées par des pierres, restaient immergées.
Cette étape n’allait pas sans frictions. L’eau stagnante des routoirs tuait poissons et végétation, et l’odeur incommodait les riverains. Une ordonnance municipale du 1er octobre 1758 avait ainsi interdit le rouissage en rivière dans le Lyonnais, interdiction renouvelée le 14 août 1814 faute d’être respectée : les paysans continuaient d’y plonger leurs bottes malgré les amendes. Ces conflits locaux expliquent pourquoi de nombreux routoirs, une fois la culture abandonnée, ont fini reconvertis en lavoirs de village.
Un hiver de teillage et de peignage
Séchées puis engrangées, les bottes attendaient l’hiver pour être travaillées, parfois réchauffées dans le four à pain, dont certains modèles avaient la forme d’un pigeonnier pour recevoir les tiges à la verticale. Le teillage, geste simple consistant à rompre la chènevotte et à en détacher la filasse entre les doigts, se pratiquait en famille durant les veillées. Le broyage à la « broie », mâchoire de bois entre laquelle on cassait la tige, demandait plus de force et pouvait ensuite être confié à des « ferrandiers » qui peignaient la fibre contre des plaques hérissées de longues dents. Un peigneur habile traitait jusqu’à quatre-vingts livres de chanvre par jour au dix-huitième siècle. Les turbines à cylindres cannelés du dix-neuvième siècle ont fini par accomplir en une journée ce que quatre cents teilleurs à main faisaient auparavant.
La quenouille, le rouet et le trousseau des filles
Le filage restait une affaire de femmes, à la quenouille et au fuseau, ou plus tard au rouet à pédale apparu en Europe dès le treizième siècle. Beaucoup filaient à façon chez elles, avant que le tisserand du village ne vienne récupérer les écheveaux pour les monter sur son métier. Les jeunes filles filaient dès l’enfance dans la perspective d’assembler leur trousseau : torchons, draps et chemises tissés à la maison composaient le linge qu’elles apporteraient en se mariant. La toile de chanvre, rêche mais solide, habillait aussi les sacs de grain et le linge de tous les jours, quand les tissus plus fins restaient réservés aux occasions.
Cordes, longes et sangles de la ferme
Une fois filée en gros fils, la fibre de chanvre servait à commettre des cordes, appréciées pour leur résistance, leur imputrescibilité et le fait qu’elles ne brûlaient pas les mains au frottement. La ferme en tirait des longes pour mener le bétail, des sangles pour soulever les bœufs lors de la ferrure et des liens de toutes sortes. Le port maritime en faisait des cordages goudronnés pour résister à l’eau de mer, tandis que d’autres usages plus inattendus employaient le chanvre pour les pendules d’horloge ou les semelles d’espadrilles.
De grandes manufactures ont prolongé cet artisanat rural : la Corderie royale de Rochefort, bâtie en 1666 sur trois cent soixante-quatorze mètres de long pour équiper les navires du roi, ou plus tard les établissements Bessonneau à Angers, qui employaient environ deux mille personnes à leur apogée du début du vingtième siècle avant de fermer en 1963. Les agriculteurs des environs continuaient de leur vendre leur filasse, dernier lien entre la corde de ferme et l’atelier industriel.
Le repli des chènevières après-guerre
La surface cultivée en chanvre donne la mesure du basculement : environ 176 000 hectares en 1840, plus de 100 000 encore en 1862, mais seulement 26 000 en 1900, 12 500 en 1914, puis entre 2 000 et 3 000 hectares jusqu’en 1953, 935 hectares en 1959 et 632 hectares en 1960. La production s’était alors repliée sur deux foyers, la Sarthe autour de Vivoin et Marolles-les-Brault, et le Val de Loire, où l’île de Béhuard consacrait encore 38,7 % de ses terres labourables au chanvre en 1960. L’arrivée du prêt-à-porter, portée par le coton et les fibres synthétiques, a fini par porter un coup d’arrêt à cette économie villageoise.
Jusque dans les années 1960 pourtant, des agriculteurs gardaient encore une petite chènevière pour leurs besoins domestiques, et des femmes filaient et tissaient à la ferme comme leurs mères l’avaient fait. Aujourd’hui encore, un descendant retrouve parfois, au fond d’un grenier familial, un sac de filasse oubliée depuis des décennies, dernière trace d’un artisanat qui a longtemps habillé et équipé les campagnes sans qu’on songe à le nommer autrement que par son usage.