Le chanvre récolté en France ne part pas vers un marché unique. Une même parcelle donne quatre matières distinctes après teillage et criblage : la graine, appelée chènevis, la fibre, la chènevotte et les poussières issues de la transformation. Chacune emprunte ensuite un circuit commercial séparé, avec ses propres acheteurs et ses propres usages, hors filière chanvre bien-être et cannabinoïdes qui relève d’une organisation distincte. Selon la fiche filière chanvre de FranceAgriMer, édition janvier 2026, qui reprend des données d’InterChanvre, la France se classe premier producteur européen de chanvre, loin devant l’Allemagne et les Pays-Bas, et deuxième producteur mondial derrière la Chine. Elle a cultivé 22 600 hectares en 2024, portés par environ 1 550 producteurs et transformés par 7 chanvrières situées dans la moitié nord du pays. Cette récolte a donné 140 000 tonnes de paille défibrée et 11 000 tonnes de graines la même année, sur des surfaces qui ont doublé en dix ans.
Une plante qui se scinde en quatre matières
Après la récolte, les tiges rouies au champ passent par le teillage, qui sépare mécaniquement la fibre périphérique de la chènevotte centrale, puis par un criblage qui isole les poussières et les fines. Cette première transformation, réalisée par les sept chanvrières françaises, précède la répartition commerciale de chaque matière. Le rendement moyen se situe entre 6 et 8 tonnes de paille par hectare, pour une teneur en fibres avoisinant 25 %, auxquelles s’ajoute environ 1 tonne de graines par hectare. Hors filière bien-être, la transformation livre quatre types de produits dont le poids et la valeur économique ne se recoupent pas. Selon InterChanvre, la graine représente 10 % du poids de la récolte transformée mais 21 % de sa valeur économique. La chènevotte, ce granulat central de la tige, pèse pour 45 % du total mais ne capte que 27 % de la valeur. La fibre, minoritaire en poids avec 28 %, concentre à elle seule 50 % de la valeur générée. Les poussières, résidus de criblage, ferment la marche avec 18 % du poids pour seulement 2 % de la valeur. Cet écart entre poids et valeur situe déjà les priorités industrielles de la filière : la fibre pèse lourd économiquement sans peser lourd en tonnage.
La graine, entre alimentation humaine et animale
Le chènevis se répartit entre deux débouchés alimentaires. D’après InterChanvre, 42 % des graines partent vers l’alimentation humaine, sous forme de protéines et d’huile, tandis que 58 % rejoignent l’alimentation animale, en oisellerie et comme appât de pêche. Cette double vocation alimentaire distingue la graine des trois autres coproduits, tous orientés vers des usages matériaux plutôt qu’alimentaires. Le détail des usages en élevage et en alimentation animale est regroupé sur la page consacrée à l’alimentation animale à base de chanvre.
La fibre, de la papeterie à l’isolation
Séparée de la chènevotte lors du teillage, la fibre irrigue quatre secteurs industriels selon les données InterChanvre reprises par FranceAgriMer : la papeterie absorbe 50 % des volumes, l’isolation du bâtiment 29 %, la plasturgie 10 % et le textile 10 %. En papeterie, elle sert à des papiers spéciaux, cigarette, filtres, papiers fins, qui recherchent une fibre plus longue que celle issue du bois. En isolation, elle se transforme en laine ou en panneaux semi-rigides posés en toiture et en cloison. La plasturgie l’intègre en renfort dans des pièces composites, notamment automobiles, tandis que le textile reste le débouché le plus marginal, en phase de relance après des décennies de recul. La fabrication de ce papier spécifique est détaillée sur la page consacrée au papier de chanvre.
La chènevotte, entre litière, jardin et bâtiment
Ce granulat ligneux au fort pouvoir absorbant trouve son premier débouché en litière animale, qui capte 51 % des volumes selon InterChanvre, en particulier pour les chevaux et les petits animaux domestiques. Le bâtiment en valorise 20 %, sous forme de béton de chanvre mélangé à la chaux pour l’isolation des murs et des combles, aussi bien en rénovation de bâti ancien qu’en construction neuve. Le paillage et les espaces verts se partagent les 28 % restants, la chènevotte servant à couvrir les massifs et à limiter la pousse des adventices. Les usages détaillés de la chènevotte, secteur par secteur, sont regroupés sur la page usages de la chènevotte.
Les poussières, un résidu qui part en énergie
Dernier flux issu du criblage, les poussières de chanvre servent à 80 % à la production d’énergie, par combustion en chaufferie biomasse, et à 20 % au compostage. Minoritaire en valeur comme en visibilité, ce coproduit ferme le cycle de la plante : rien de la tige récoltée ne quitte l’usine sans destination commerciale.
L’export, un débouché longtemps resté marginal
Jusqu’à la campagne 2021/22, les volumes de chanvre transformés en France restaient presque intégralement consommés sur le territoire national : seulement 415 tonnes avaient alors franchi la frontière, principalement vers le Canada. La situation a changé à partir de 2022/23, avec des exportations qui ont atteint 47 950 tonnes en 2023/24 puis 47 765 tonnes en 2024/25, dont 72 % vers les autres pays de l’Union européenne. Les importations, à l’inverse, restent limitées : 717 tonnes en 2024/25, contre une moyenne de 353 tonnes sur les cinq dernières campagnes. Ce débouché géographique s’ajoute aux débouchés sectoriels par usage, sans que la structure de transformation française, concentrée autour de sept chanvrières dans la moitié nord du pays, en soit bouleversée.
Une seule récolte, quatre filières commerciales distinctes
Cette segmentation résume le fonctionnement commercial du chanvre industriel. La graine répond à une demande alimentaire, humaine et animale. La fibre alimente des industries lourdes, papeterie et bâtiment en tête, avec une valeur économique supérieure à son poids réel. La chènevotte couvre des usages concrets, des écuries aux chantiers d’isolation en passant par les jardins. Les poussières, enfin, ne finissent pas à la benne : elles partent en majorité vers la production d’énergie. Cette répartition, mesurée par InterChanvre et reprise dans la fiche filière chanvre de FranceAgriMer, édition janvier 2026, explique pourquoi les 22 600 hectares cultivés en France en 2024 ne dépendent pas d’un seul marché. Chaque tige récoltée se vend, en réalité, sous quatre formes différentes.