Le chanvre est une plante dont la tige contient une fibre longue et solide, utilisée pendant des siècles pour fabriquer cordages, voiles et toiles robustes. Entre la tige coupée dans un champ et le tissu qui devient un vêtement ou un linge de maison, plusieurs étapes se succèdent : préparation de la fibre, filature, tissage. Chacune conditionne l’aspect, la résistance et la tenue dans le temps du tissu obtenu.
Rouissage, teillage et peignage : préparer la fibre
La tige coupée doit d’abord être rouie. Le rouissage sépare la fibre textile du bois intérieur de la tige, la chènevotte, en laissant l’humidité décomposer partiellement les liaisons qui les unissent. Deux méthodes ont longtemps coexisté : le rouissage en rivière, en eau courante, qui durait de huit à dix jours, et le rouissage en bassin, dans des routoirs privés. Dans le Briançonnais, les tiges regroupées en bottes, les massouns, restaient immergées environ quarante jours dans des fosses appelées naïs. Le rouissage au champ, plus écologique, a depuis remplacé ces pratiques.
Vient ensuite le teillage, qui consiste à broyer puis battre les tiges rouies pour séparer la fibre de la chènevotte. Longtemps réalisé à la main avec une broie, il est mécanisé depuis le XIXe siècle grâce à des turbines à teiller. La filasse obtenue passe enfin dans un fer à espader puis au peignage, qui élimine les impuretés restantes et classe les fibres par longueur pour obtenir une matière fine et filable.
De la fibre au fil : la filature
Le filage traditionnel du chanvre se faisait au mouillé, car le fil devait être réhumidifié pour gagner en souplesse. Les fileuses travaillaient à la quenouille et au fuseau, puis au rouet. Deux procédés industriels coexistent aujourd’hui : la filature au sec, qui donne un fil plus épais et plus rustique, et la filature au mouillé, qui produit un fil fin et régulier, adapté à l’habillement et au linge de maison. Safilin, qui a réinvesti dans le filage du chanvre sur ses sites polonais de Szczytno et Miłakowo, propose des fils numérotés de Nm 2,6 à Nm 20, du plus grossier au plus fin.
Filer le chanvre reste un exercice technique. La fibre présente une structure plus rigide et une irrégularité plus marquée que le lin, ce qui exige une gestion précise de l’humidité et des réglages spécifiques sur les métiers à filer pour limiter les casses de fil.
Du fil au tissu : le tissage et les armures
Sur le métier à tisser, les fils de chaîne, tendus devant le tisserand, et les fils de trame, passés horizontalement entre eux, s’entrecroisent selon une armure. Trois armures principales existent : la toile, la plus simple et la plus courante, le sergé, qui forme des diagonales visibles, et le satin, plus lisse et plus souple. La toile, obtenue par l’armure la plus simple, reste la structure la plus répandue pour le chanvre.
Le tissage du chanvre pur demande une expertise particulière. C’est une fibre végétale sèche, sans élasticité, qui casse facilement si l’humidité n’est pas maîtrisée. Dans le Briançonnais, les tisserands notaient déjà que le fil de chanvre, très lisse, glissait sur le métier et compliquait le passage de la trame. Pour assouplir le rendu, le chanvre est aujourd’hui souvent mélangé à du coton ou à du lin. Selon les besoins, on obtient ainsi plusieurs types de tissus :
- une toile de chanvre pur, épaisse et rustique, plutôt destinée à l’ameublement, aux sacs ou aux toiles techniques
- un tissu chanvre-lin, aux fibres de longueur et de comportement proches, apprécié pour le linge de maison
- un tissu chanvre-coton, plus souple, davantage tourné vers l’habillement courant
Les caractéristiques de chaque toile sont détaillées dans notre page consacrée à la toile de chanvre.
Un tissu solide, qui respire et se patine
Le tissu de chanvre est reconnu pour sa robustesse : ses fibres comptent parmi les plus résistantes du règne végétal, un usage ancien pour les voiles et les cordages en atteste. Cette solidité se prolonge dans le temps. Un tissu de chanvre, pur ou en mélange, s’assouplit à l’usage et au lavage sans se fragiliser, alors qu’un tissu de coton tend à se distendre et à s’user plus vite dans les mêmes conditions.
Le tissu respire. Sa structure laisse circuler l’air, ce qui le rend confortable à porter en climat chaud, et il absorbe bien l’humidité sans coller au corps. Son aspect évolue avec le temps : la toile se patine, prend une teinte plus douce et un tombé plus souple au fil des lavages, sans perdre sa tenue. Les propriétés de la fibre elle-même, avant sa transformation en tissu, sont détaillées dans notre page sur les propriétés de la fibre de chanvre.
Où se file aujourd’hui le fil qui devient tissu de chanvre
La culture du chanvre textile s’est éteinte progressivement en France au cours du XXe siècle. Le déclin, engagé de longue date face à la concurrence du coton et des fibres synthétiques, s’est accéléré dans les années 1960 : la manufacture Bessonneau, à Angers, qui employait environ 2000 personnes, a fermé en 1963, suivie par la Société industrielle de Ligugé en 1970. Le chanvre, qui couvrait encore environ 176 000 hectares en France vers 1840, n’en occupait plus que 700 au tournant des années 1960.
Aujourd’hui, il n’y a plus de filature de chanvre longue en activité sur le sol français. Les rares fabricants qui revendiquent une production locale le confirment eux-mêmes. Couleur Chanvre indique ainsi que toutes ses étapes de fabrication se font en France, à l’exception de la filature, réalisée en Europe, faute d’outil industriel français capable de filer le chanvre au mouillé. Les tisserands qui travaillent le chanvre aujourd’hui s’approvisionnent en fil filé à l’étranger : en Roumanie pour certains ateliers artisanaux, en Pologne pour un filateur comme Safilin.
La situation commence tout juste à évoluer. La French Filature, installée en Normandie, a annoncé le 1er février 2024 le lancement d’un premier fil de chanvre filé à 100 % en France, obtenu par un procédé au mouillé. Une filature expérimentale a également redémarré en Alsace. Ces initiatives restent minoritaires face aux volumes filés à l’étranger. InterChanvre, l’interprofession qui organise la filière depuis 2003, recense encore aujourd’hui sept unités de première transformation en France, mais leur activité porte surtout sur le défibrage, en amont de la filature fine destinée au tissage. Le Journal du Chanvre évaluait en 2025 entre 20 000 et 30 000 hectares les surfaces de chanvre cultivées en France, avec une production de fil qui pourrait atteindre environ 1500 tonnes par an d’ici 2030 si les sites pilotes actuels passaient à l’échelle industrielle.
Un tissu ancien qui doit encore retrouver ses métiers
Le tissu de chanvre traverse plusieurs mains avant d’arriver sur un métier à tisser : celles qui rouissent la tige, celles qui la teillent et la peignent, celles qui la filent, celles enfin qui la tissent. Chacune de ces étapes façonne la toile obtenue, sa souplesse, sa texture, sa capacité à durer dans le temps. En France, la culture et la première transformation de la fibre restent solides. La filature fine et le tissage à grande échelle, eux, restent à reconstruire, portés pour l’instant par quelques ateliers et deux ou trois filatures naissantes. Le vêtement final garde la robustesse que la fibre lui transmet depuis l’origine. Sa fabrication est détaillée dans notre page sur les vêtements en chanvre.