Semer du chanvre revient à choisir d’emblée son débouché, car la récolte ne se fait pas de la même façon selon que la parcelle vise la paille de fibre ou la graine. Deux calendriers coexistent sur la même culture, avec des dates, un matériel et des seuils d’humidité qui n’ont rien de commun.
Deux récoltes pour une même culture
Le chanvre destiné à la fibre se récolte sans battage : les tiges sont fauchées entières, feuilles et sommités comprises, puis laissées au sol. Le chanvre destiné au chènevis se récolte au contraire par battage, comme une céréale, pour séparer la graine de la paille dans la moissonneuse. Un même champ peut combiner les deux objectifs quand la moissonneuse-batteuse relève la graine avant qu’une faucheuse ne prenne en charge la tige restante. Le choix se fixe dès le semis, décrit en détail sur la page consacrée au semis du chanvre, puisqu’il conditionne la densité et la variété retenues.
La fauche non battue, pour la paille de fibre
Pour la fibre textile ou technique, la fauche intervient à pleine floraison ou en fin de floraison, dès la libération du pollen, soit environ 90 à 100 jours après le semis. Dans les régions de production françaises, cette fenêtre se situe couramment autour de la mi-août. Une coupe trop tardive laisse le temps aux fibres secondaires de se former dans la tige, moins recherchées pour le textile.
Selon le débouché fibre longue ou fibre courte, le matériel diffère. Pour la fibre longue, une machine type Hyler Sativa 200A parallélise les pailles coupées, sur une longueur maximale d’un mètre, en vue d’un teillage ultérieur. Pour la fibre courte, une faucheuse à section type Sauerburger coupe la tige, qui est ensuite andainée puis pressée. Dans les deux cas, la paille coupée est déposée en andain, un cordon bas et continu sur toute la longueur du champ, avant l’étape du rouissage.
Le battage, pour la graine de chènevis
Pour le chènevis, la récolte attend la maturité de la graine, quatre à six semaines après la floraison, en général en septembre. Le repère au champ est visuel : les enveloppes des graines situées à la base de l’inflorescence commencent à se détacher, et moins de 10 % des graines restent vertes sur la plante.
Deux organisations de chantier sont possibles. La première récolte la graine seule, avec une moissonneuse-batteuse classique équipée d’un col-de-cygne qui relève la hauteur de coupe à plus de deux mètres pour ne prélever que la partie haute des plantes, là où se trouvent les graines : la tige reste sur pied et sera fauchée dans un second passage. La seconde combine graine et paille en un seul passage grâce à un bec Kemper d’ensileuse adapté, dont le rotor découpe la tige en tronçons de 50 à 60 centimètres pour permettre un battage complet quelle que soit la hauteur des plantes.
La graine sort de la moissonneuse humide, entre 18 et 20 % d’humidité. Elle doit être nettoyée et séchée dans les 6 à 12 heures suivant la récolte, jusqu’à passer sous 9 % d’humidité, faute de quoi elle s’échauffe en tas et perd en qualité, un point sensible pour les débouchés alimentaires. Le transport en bennes ventilées est recommandé pour ne pas retarder cette étape.
Le matériel face à l’enroulement des fibres
Quel que soit le mode retenu, la contrainte technique reste la même : les fibres de chanvre s’enroulent facilement autour des organes de coupe et des éléments en rotation d’une moissonneuse-batteuse classique, jusqu’à bloquer le chantier. Les adaptations courantes consistent à poser des tôles de protection sous la machine et des diviseurs à l’avant, pour empêcher les fibres de s’enrouler autour des éléments hydrauliques exposés. Relever la hauteur de coupe au-dessus de deux mètres, quand seule la graine est visée, limite déjà mécaniquement la quantité de tige qui entre dans la machine, et donc le risque d’enroulement.
De l’andain au rouissage, puis au pressage en balles
Une fois fauchée, la paille reste au champ en andain pour le rouissage, décrit plus en détail sur la page dédiée au rouissage du chanvre. L’andain est retourné régulièrement afin d’exposer les tiges à l’alternance de rosée, de pluie et de soleil, ce qui décompose les pectines qui lient les fibres entre elles. Cette phase peut s’étendre jusqu’à huit semaines selon la météo de l’automne. Quand l’objectif est une paille jaune, récoltée avec la graine, l’andain n’est retourné qu’une fois, au bout de trois à quatre jours, le temps que les tiges changent de couleur, avant d’être remis en andain pour le pressage.
La paille n’est ramassée et pressée que lorsqu’elle atteint un taux d’humidité compatible avec un stockage sûr, de l’ordre de 14 à 18 %. Le pressage produit des balles cubiques, de l’ordre de 400 kilogrammes, entreposées ensuite sous hangar aéré pour rester utilisables plusieurs mois, jusqu’au défibrage. Le détail des usages et de la conservation de cette matière figure sur la page consacrée à la paille de chanvre. Une paille non rouie, dite paille verte ou jaune, peut aussi être récoltée directement après une fauche haute qui a laissé la graine à la moissonneuse : le rendement en paille se situe généralement autour de 6 à 8 tonnes par hectare, le rouissage au champ faisant ensuite perdre un peu de matière tout en modifiant la qualité de la fibre.
Des rendements qui dépendent du calendrier suivi
Le rendement en graine tourne en moyenne autour de 1 100 kilogrammes par hectare, avec une fourchette large, de 500 à 1 500 kilogrammes selon la variété, la densité et les conditions de l’année. Ces écarts tiennent autant au climat de fin d’été qu’au réglage du battage, un chantier trop rapide laissant passer de la graine non battue dans la paille, un chantier trop lent l’exposant à l’égrenage naturel sur pied.
Ces chiffres rappellent que la récolte du chanvre n’est pas une opération unique mais deux chantiers agronomiques distincts, chacun avec sa date, son matériel et son seuil d’humidité, à caler avant même le semis pour tenir la bonne fenêtre le moment venu.