Le chanvre revient régulièrement dans les discussions sur la dépollution des sols, présenté comme une plante capable d’absorber les métaux lourds et de restaurer des terrains dégradés en une saison. Les publications scientifiques disponibles racontent une histoire plus contrastée que les raccourcis qui circulent en ligne : la plante montre des capacités mesurables dans certaines conditions, mais aucune équipe de recherche ne la présente comme une solution universelle applicable à n’importe quel sol pollué.
Ce que recouvre le terme phytoremédiation
L’Ineris définit les phytotechnologies comme l’usage de végétaux in situ pour contenir, extraire ou dégrader des polluants directement dans le sol. Trois mécanismes distincts coexistent sous ce terme générique : la phytostabilisation, qui réduit la mobilité de métaux comme le zinc ou le cadmium sans les extraire ; la phytoextraction, qui mise sur des plantes capables d’accumuler des métaux dans leurs parties aériennes récoltables ; et la phytodégradation, qui fait appel aux micro-organismes associés aux racines pour décomposer des polluants organiques.
L’Encyclopédie de l’environnement rappelle que les espèces les plus performantes en phytoextraction, dites hyperaccumulatrices, restent rares et souvent très spécialisées : Noccaea caerulescens pour le zinc, Anthyllis vulneraria pour ce même métal, ou encore Pycnandra acuminata, un arbre néo-calédonien dont le latex peut contenir jusqu’à 20 % de nickel. Le chanvre ne figure pas dans cette catégorie stricte. Son intérêt vient d’ailleurs : une croissance rapide, un système racinaire qui descend chercher l’eau et les nutriments en profondeur, et une biomasse abondante valorisable après récolte.
Ce que mesurent les chercheurs sur le chanvre
Une synthèse publiée en 2022 dans la revue Plants par Placido et Lee recense les métaux étudiés chez Cannabis sativa : chrome, zinc, cuivre, sélénium, cadmium, nickel et plomb. Les concentrations relevées selon les tissus varient fortement d’un essai à l’autre, avec par exemple jusqu’à 5029,8 mg/kg de zinc et 1530 mg/kg de cuivre dans les racines, ou 1362 mg/kg de cadmium, toujours dans les racines, sur des sites parmi les plus contaminés étudiés. Le système racinaire, qui peut descendre entre 45 et 90 cm, explique en partie cette capacité à aller chercher des métaux que des plantes à enracinement superficiel n’atteignent pas. Ce lien entre architecture racinaire et interaction du chanvre avec le sol revient dans plusieurs travaux cités par la synthèse.
Le cas le plus souvent mentionné dans la littérature scientifique concerne les terres agricoles touchées par la catastrophe nucléaire de 1986 à Tchernobyl : depuis 1998, du chanvre y est cultivé pour retirer des contaminants du sol, selon Placido et Lee. Les auteurs restent toutefois prudents sur la portée de cet exemple, qui reste un cas d’usage documenté plutôt qu’une preuve d’efficacité généralisable à tout type de pollution ou de sol.
Un essai de terrain qui refroidit l’enthousiasme
Une étude menée par Flajšman et son équipe, publiée en 2023 dans Environmental Science and Pollution Research, apporte un contrepoint utile. Le protocole a comparé deux variétés, Futura 75 et Tisza, dans la vallée de Celje en Slovénie, sur trois parcelles exposées à des niveaux différents de pollution issue d’une fonderie de zinc, à 1,7, 3,4 et 5,3 km de la source. Les chercheurs ont mesuré le plomb, le zinc et le cadmium dans cinq organes de la plante après une saison de culture en plein champ en 2017. Cette précision sur les variétés de chanvre testées compte : les résultats obtenus avec Futura 75 ou Tisza ne se transposent pas nécessairement à d’autres cultivars.
Contrairement à l’intuition qui voudrait que les racines concentrent le plus de métaux, ce sont les inflorescences qui affichaient les teneurs les plus élevées en plomb, zinc et cadmium, suivies des graines. Un épisode de grêle a par ailleurs endommagé la parcelle la plus polluée, perturbant le rendement et donc les calculs de quantité totale extraite. Les graines issues des sites les plus contaminés dépassaient la limite européenne fixée pour le plomb, tandis que les fibres de tige restaient sous les seuils applicables au textile. La conclusion des auteurs est sans ambiguïté : le chanvre ne peut pas être qualifié de plante hyperaccumulatrice et ne constitue pas, à lui seul, un outil efficace de gestion phytosanitaire d’une zone contaminée. Sa culture sur des terres déjà polluées peut néanmoins avoir un sens économique, à condition d’orienter la récolte vers des usages non alimentaires.
Pourquoi les résultats divergent autant d’une étude à l’autre
Placido et Lee pointent un problème de fond dans leur synthèse : les protocoles varient tellement d’un laboratoire à l’autre, en conditions de culture, tissus prélevés, métaux analysés et phénotypes caractérisés, que les comparaisons directes entre études deviennent difficiles. Ils appellent à des essais standardisés, menés sur les mêmes cultivars et dans les mêmes conditions expérimentales, avant de tirer des conclusions générales sur la capacité du chanvre à dépolluer.
L’étude slovène illustre concrètement cette difficulté : un aléa météorologique a suffi à fausser une partie des résultats sur la parcelle la plus polluée, et la nature du sol, sa texture, son pH, la spéciation chimique des métaux présents pèsent tout autant sur les quantités réellement absorbées. Deux parcelles voisines contaminées par le même métal peuvent ainsi donner des résultats de phytoextraction très différents selon leur histoire agronomique.
La question de la biomasse une fois récoltée
L’Ineris identifie un frein au déploiement de la phytoextraction en général, chanvre compris : le manque de recul opérationnel et d’informations sur les possibilités de valorisation de la biomasse produite freine le développement de la technique, quelle que soit la plante retenue. Une fois les métaux accumulés dans les tiges, graines ou fleurs, il faut décider quoi en faire : la synthèse de Placido et Lee cite l’incinération, le compostage ou la récupération des métaux comme pistes possibles, sans trancher sur celle à privilégier selon le contexte. Dans l’étude slovène, la solution retenue passait par une segrégation des usages selon l’organe : graines écartées de la chaîne alimentaire à cause du plomb, fibres conservées pour le textile parce qu’elles restaient sous les seuils réglementaires. Cette réflexion sur le devenir de chaque partie de la plante rejoint les questions posées par l’analyse du cycle de vie du chanvre, qui cherche justement à tracer ce qui se passe entre la parcelle et le produit final.
Une piste à évaluer parcelle par parcelle, pas une solution universelle
Les données disponibles dessinent un tableau nuancé. Le chanvre absorbe des métaux lourds, cela est mesuré et documenté dans plusieurs publications, avec des valeurs parfois élevées selon le tissu et le site. Mais un essai de terrain rigoureux conclut explicitement qu’il ne s’agit pas d’un outil efficace pour gérer seul une zone contaminée, et une synthèse internationale réclame des protocoles standardisés avant toute généralisation. La cohérence entre ces deux constats tient à la prudence qu’ils partagent : les résultats dépendent du sol, du climat, de la variété cultivée et du polluant visé, et la question de ce que devient la récolte une fois les métaux accumulés reste, à ce jour, sans réponse générale. Traiter le chanvre comme une option agronomique à tester au cas par cas, plutôt que comme une méthode de dépollution prête à l’emploi, correspond mieux à ce que montrent les publications disponibles.