Quand on parle de chanvre, on pense d’abord à la fibre textile ou à la graine oléagineuse. Pourtant, la partie qui représente le plus gros volume issu de la plante ne se textile pas et ne se mange pas : c’est la chènevotte, le bois central de la tige. Litière pour animaux, paillage de jardin, granulat pour le bâtiment, cette matière discrète irrigue trois filières qui n’ont a priori rien en commun.
Ce que c’est et comment on l’obtient
La chènevotte est la partie centrale, ligneuse, de la tige de chanvre, celle qui reste une fois la fibre périphérique retirée. Sur le terrain, la tige fauchée est d’abord laissée au sol entre 10 et 20 jours pour le rouissage : l’eau et les micro-organismes du sol dégradent les ciments pectiques qui lient la fibre à ce cœur de bois. Vient ensuite le teillage, l’étape mécanique qui sépare définitivement la fibre de la chènevotte. Le détail de cette récolte et de ses variantes fait l’objet d’un autre article de ce magazine consacré à la paille de chanvre entière ; ici, on s’intéresse à ce que devient ce bois une fois séparé de sa fibre.
En France, la culture couvrait 22 600 hectares en 2024, portée par environ 1 550 producteurs et transformée par 7 chanvrières situées dans la moitié nord du pays. Cette récolte a fourni 140 000 tonnes de paille défibrée et 11 000 tonnes de graines. Une fois triée, cette paille se répartit en quatre coproduits distincts : la graine (10 % du poids, 21 % de la valeur économique), la chènevotte (45 % du poids, 27 % de la valeur), la fibre (28 % du poids, 50 % de la valeur) et les poussières (18 % du poids, 2 % de la valeur), selon les données InterChanvre publiées par FranceAgriMer en janvier 2026. La chènevotte est donc, en tonnage, le premier coproduit du défibrage, même si sa valeur économique reste inférieure à celle de la fibre.
Une matière légère, poreuse et très absorbante
Ce qui distingue la chènevotte des autres matières premières agricoles tient à sa structure. Le bois de chanvre présente un indice de vide élevé et une anisotropie marquée : vu au microscope, il ressemble à un réseau de cavités plutôt qu’à une masse compacte. Cette structure caverneuse explique à la fois sa légèreté et sa capacité à absorber l’humidité par adsorption et désorption, un mécanisme que l’association Construire en Chanvre met en avant pour expliquer les performances hygrothermiques du matériau une fois mis en œuvre.
Cette porosité naturelle n’a d’intérêt industriel que si elle est régulière. C’est pourquoi la chènevotte destinée à un usage professionnel est calibrée : les chanvrières trient les particules par taille, limitent le taux de poussière et contrôlent la masse volumique apparente du lot. Pour les usages en bâtiment, cette homogénéité est vérifiée par un contrôle de granulométrie réalisé directement à la sortie de la chanvrière, condition du Label Granulat Chanvre établi conjointement par Construire en Chanvre et InterChanvre. Ce calibrage change selon la destination : les particules restent plus grossières pour un paillage de jardin, plus fines et homogènes pour un mélange à la chaux destiné à un mur.
La litière animale, premier débouché de la chènevotte
Selon la même source InterChanvre, la litière animale absorbe à elle seule 51 % de la chènevotte produite, ce qui en fait son premier débouché. La structure poreuse décrite plus haut y trouve une application directe : elle retient les liquides et limite les remontées d’ammoniac dans le box, tout en produisant nettement moins de poussière que la paille de céréale, un critère recherché pour les animaux sensibles des voies respiratoires. Chevaux, volailles, rongeurs domestiques ou animaux de basse-cour se partagent ce débouché, avec des conditionnements différents selon l’espèce et la taille de l’exploitation. Nous détaillons ce marché, ses formats de conditionnement et ses usages par espèce dans notre article dédié à la litière de chanvre.
Le paillage horticole, un usage installé au jardin
Le jardinage et les espaces verts représentent 28 % des volumes de chènevotte, un débouché quasiment aussi important que la litière. Étalée au pied des cultures, la chènevotte limite l’évaporation et freine la levée des adventices, tout en se décomposant plus lentement qu’un paillis de tonte. Sa légèreté facilite l’épandage à la main comme au sac, et sa neutralité chimique la rend compatible avec le maraîchage biologique. Massifs, potagers, jeunes plantations ou rangs de vigne s’en accommodent aussi bien, les collectivités l’utilisant également pour le paillage des espaces publics. Les techniques d’épandage et les cultures qui en tirent le meilleur parti sont abordées dans notre article sur le paillage de chanvre au jardin.
Le bâtiment, un granulat pour béton et mortiers de chanvre
Le troisième débouché, le bâtiment, capte 20 % de la chènevotte produite. Elle y sert de granulat végétal, mélangé à un liant à base de chaux pour former les bétons et mortiers de chanvre utilisés en remplissage de mur, en isolation de sol ou de toiture, ou en enduit intérieur et extérieur. Les compositions et dosages de ce mélange, ainsi que les règles professionnelles qui encadrent sa mise en œuvre, sont détaillés dans notre article sur la chaux-chanvre. La masse volumique apparente d’un béton de chanvre destiné aux murs avoisine 350 kg par mètre cube, une densité qui reste très inférieure à celle d’un parpaing classique, portée par les vides internes de la chènevotte elle-même. Ce même vide interne vaut au matériau un bon comportement au feu (classement A2-s1,d0 pour les enduits chaux-chanvre, B-s1,d0 pour le béton de chanvre en paroi) et une résistance reconnue aux rongeurs, deux points documentés par Construire en Chanvre.
Une même absorption, du box au mur
La litière, le paillage et le béton de chanvre paraissent éloignés l’un de l’autre, mais ils reposent tous les trois sur la même caractéristique du matériau : sa capacité à absorber puis relâcher l’humidité sans se déliter. Dans un box, cette porosité éponge les liquides et régule les odeurs. Au jardin, elle retient l’eau d’arrosage à la surface du sol. Dans une paroi de béton de chanvre, ce même mécanisme d’adsorption-désorption contribue à la régulation hygrométrique de la pièce, un comportement mesuré et documenté par les acteurs de la filière construction. C’est cette porosité, plus que la disponibilité de la matière, qui a fait de la chènevotte un matériau à trois débouchés plutôt qu’un simple sous-produit du teillage.