« Chanvre indien » : d’où vient ce nom et ce qu’il désigne

Le terme « chanvre indien » revient dans de vieux formulaires de pharmacie, dans des manuels de botanique et, parfois, dans des raccourcis qui l’assimilent directement à une drogue. Le nom date du XVIIIe siècle, il a longtemps désigné une teinture vendue en officine, et il continue d’apparaître dans la littérature botanique sans que sa portée actuelle soit toujours claire. La confusion vient en partie de là : un même mot a traversé la botanique savante, la pharmacie du XIXe siècle puis le langage courant, en changeant de sens à chaque étape sans que ces glissements soient toujours signalés. Retour sur son origine, sur ce que la science en dit aujourd’hui, et sur ce qui distingue réellement, en droit français, le chanvre cultivé du cannabis classé stupéfiant.

Un nom forgé par Lamarck en 1785, contre l’espèce unique de Linné

En 1753, dans son Species Plantarum, Carl von Linné ne reconnaît qu’une seule espèce de chanvre, Cannabis sativa, qu’il décrit à partir des plants cultivés en Europe pour la fibre et la graine. Trente-deux ans plus tard, le naturaliste français Jean-Baptiste de Lamarck publie, dans le premier tome de son Encyclopédie méthodique, botanique (1785), la description d’une seconde espèce : Cannabis indica. Il s’appuie sur des spécimens originaires d’Inde et distingue la plante de la sativa cultivée en Europe par plusieurs caractères morphologiques : des folioles plus courtes et plus larges, un port plus ramifié et plus compact, une odeur plus marquée. L’adjectif « indica » ne fait ainsi que signaler une origine géographique, celle des plants examinés par Lamarck, au même titre que d’autres épithètes latines de provenance utilisées en botanique de cette époque. Le nom renvoie donc d’abord à une description morphologique et à un lieu de récolte, pas à un usage ni à une catégorie juridique, qui n’existent pas encore dans le vocabulaire des naturalistes du XVIIIe siècle.

Une espèce ou plusieurs : un débat botanique toujours ouvert

Deux siècles plus tard, la classification proposée par Lamarck n’a jamais fait consensus. Des botanistes comme Small et Cronquist ont proposé de rassembler toutes les formes de chanvre sous une seule espèce, Cannabis sativa L., subdivisée en sous-espèces. Des analyses génétiques publiées en 2018 retiennent cette lecture et distinguent trois sous-espèces :

  • Cannabis sativa subsp. sativa, cultivé historiquement pour ses fibres et ses graines.
  • Cannabis sativa subsp. indica, regroupant des formes originaires d’Asie du Sud et du Sud-Est.
  • Cannabis sativa subsp. ruderalis, des populations spontanées et peu domestiquées.

D’autres chercheurs défendent au contraire une lecture polyspécifique et estiment que l’hypothèse de plusieurs espèces distinctes ne peut pas être écartée sur la seule base des données génétiques disponibles. Une partie de la littérature scientifique récente recommande même d’abandonner purement et simplement la distinction sativa/indica pour qualifier les plantes cultivées : les siècles de sélection et de croisements entre populations d’origines différentes ont brouillé les frontières que Lamarck croyait observer chez des plants encore peu transformés par l’homme. La suggestion est de raisonner plutôt en cultivars, en s’appuyant sur le code international de nomenclature des plantes cultivées, plutôt qu’en espèces ou sous-espèces botaniques. Autrement dit, un plant vendu aujourd’hui sous une appellation commerciale de type « indica » ne correspond pas nécessairement à la Cannabis indica décrite par Lamarck en 1785 : le mot a été repris par les sélectionneurs bien après que les populations sauvages d’origine ont été croisées entre elles. Pour la diversité des cultivars actuels, voir notre article sur les variétés de chanvre.

Le XIXe siècle : une teinture de pharmacie, pas une drogue de rue

L’expression « chanvre indien » a connu une deuxième vie en Europe au XIXe siècle, cette fois en pharmacie, indépendamment du débat botanique qui se poursuivait en parallèle chez les naturalistes. En 1841, le médecin irlandais William Brooke O’Shaughnessy, de retour d’un séjour de huit ans en Inde, introduit le chanvre indien dans la pharmacopée occidentale. La teinture de chanvre indien, un extrait alcoolique préparé et dosé en officine, devient au fil du siècle une préparation courante de la pharmacie occidentale : avant 1937, plus de 280 fabricants proposaient au moins 2 000 médicaments à base de cannabis, signe d’une diffusion large encadrée par la profession pharmaceutique. Cet usage décline ensuite, concurrencé par la difficulté à doser le produit, l’arrivée de la seringue hypodermique et de nouveaux médicaments comme l’aspirine, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Il s’agit d’un épisode daté de l’histoire de la pharmacie, révolu depuis plus d’un siècle, qu’il convient de distinguer aussi bien de la description botanique de Lamarck que du cadre réglementaire qui régit aujourd’hui le chanvre cultivé en France. Pour la suite de cette histoire sur le sol français, voir notre article sur l’histoire du chanvre en France.

Un nom d’herbier de 1785, pas un critère juridique en 2026

En droit français actuel, la ligne qui sépare le chanvre autorisé du cannabis stupéfiant ne repose ni sur le nom « indica » ni sur celui de « sativa », et encore moins sur le vocabulaire hérité de la pharmacie du XIXe siècle. L’arrêté du 30 décembre 2021 autorise la culture, l’importation, l’exportation et l’utilisation industrielle et commerciale des seules variétés de Cannabis sativa L. inscrites au catalogue commun européen ou au catalogue officiel français des espèces et variétés de plantes cultivées, à condition que leur teneur en delta-9-tétrahydrocannabinol ne dépasse pas 0,30 %, un seuil relevé par rapport aux 0,20 % du texte de 1990 qu’il remplace. Le texte impose en outre l’usage de semences certifiées et réserve la culture aux agriculteurs actifs au sens de la réglementation européenne, ce qui encadre la filière bien au-delà d’un simple critère de nom d’espèce. Une variété présentée par un sélectionneur comme de type « indica » peut donc, si elle est inscrite au catalogue et respecte ce seuil, être aussi légalement cultivée qu’une variété de type « sativa ». Ce qui distingue le chanvre agricole du cannabis prohibé, c’est cette teneur en THC mesurée et encadrée, pas l’étiquette botanique héritée de Lamarck ni le souvenir d’une teinture de pharmacie disparue depuis plus d’un siècle. Voir aussi notre comparatif entre chanvre industriel et cannabis. Le nom « chanvre indien » reste ainsi ce qu’il était à l’origine : une catégorie de botaniste du XVIIIe siècle, reprise un temps par la pharmacie du XIXe, et que la réglementation actuelle a remplacée par une mesure chimique précise, indépendante de toute question d’espèce.