La corde en chanvre : pourquoi elle a tenu les marines

La corde en chanvre a longtemps équipé la marine à voile, du gréement au calfatage, avant d’être concurrencée par les fibres synthétiques. Cet article documentaire explique quelles propriétés de la fibre de chanvre expliquaient cet usage historique, comment elle était entretenue, et quelle place occupe aujourd’hui la corde de chanvre face au nylon et au polyester.

La fibre de chanvre : solidité et comportement à l’eau

Le chanvre est une plante textile ancienne, dont la tige libère, après rouissage et teillage, une fibre dite « libérienne », extraite de l’écorce, comme le lin ou l’ortie. Cultivée pour atteindre jusqu’à trois mètres de hauteur, elle donne une fibre longue, dite « long brin », qui se prêtait particulièrement à la fabrication de cordages : à titre d’exemple, 1 000 m² de culture produisaient en moyenne 100 kg de fibres teillées, selon la fiche d’inventaire du patrimoine culturel immatériel consacrée aux savoir-faire du chanvre textile, publiée par le ministère de la Culture.

Cette même fiche décrit le fil de chanvre comme « solide, naturellement imputrescible et ne brûle pas les mains », trois qualités jugées précieuses pour sa transformation en corde. La fibre présente en revanche peu d’élasticité : contrairement à la laine ou à la soie, le chanvre est une fibre végétale « sèche », ce qui la rend plus exigeante à tisser mais explique aussi sa tenue une fois torsadée en cordage.

Face à l’humidité, son comportement est ambivalent. Selon le Journal du Chanvre, la fibre « absorbe l’eau, devient lourde et peut pourrir si elle n’est pas goudronnée », mais elle présente aussi un resserrement naturel au contact de l’eau, ce qui augmente la cohésion du fil retordu, un phénomène qui explique en partie pourquoi les cordages mouillés tenaient mieux une fois tressés serré.

Pourquoi la marine a adopté le chanvre pour ses cordages

L’usage du chanvre pour la corderie ne date pas de la marine à voile européenne : des fragments de corde à deux brins, larges de 7 mm, ont été retrouvés dans les grottes de Lascaux et dateraient d’environ 17 000 ans, d’après l’historique publié par la Corderie La Divine. Vers 2800 avant notre ère, la civilisation chinoise employait déjà le chanvre comme fibre de base pour la corde. Au Moyen Âge, entre le XIIIe et le XVIIIe siècle, les techniques de production se perfectionnent au point de produire des cordes de plus de 300 mètres de long, une échelle rendue nécessaire par les besoins croissants du transport maritime, chaque navire réclamant plusieurs kilomètres de cordage pour les voiles, l’arrimage et l’amarrage.

Cette dépendance atteint son sommet avec la marine à voile : d’après le Journal du Chanvre, un trois-mâts nécessitait à lui seul plusieurs dizaines de kilomètres de cordage et plus de dix tonnes de fibre pour ses voiles et ses haubans, aucun navire ne pouvant « tenir le vent ni manœuvrer en mer » sans cordage suffisamment solide. La fiche du patrimoine culturel immatériel confirme que le chanvre était alors « goudronné pour résister à l’eau » lorsqu’il était destiné aux entreprises maritimes, un entretien renouvelé environ tous les six mois avec du goudron de pin chaud.

Le chanvre servait aussi au calfatage, l’opération qui rend les coques en bois étanches : selon l’association qui restaure la frégate Hermione, les charpentiers de marine enfonçaient de l’étoupe, de la filasse de chanvre, ou du bitord, un cordage goudronné, entre les bordages, avant de recouvrir l’ensemble d’une couche de brai, un goudron naturel. Cette technique, aujourd’hui rare, reste pratiquée par quelques charpentiers de marine spécialisés dans la restauration de vieux gréements.

Les usages actuels de la corde de chanvre

La corde de chanvre a largement quitté les arsenaux mais reste présente sur des marchés plus discrets. La fiche du ministère de la Culture recense, parmi les destinations actuelles des cordes de chanvre : les longes pour le bétail et les sangles agricoles, des usages dans le bâtiment, les semelles d’espadrilles, les cordes à grimper de gymnastique ou encore les pendules d’horloges. Le fil de chanvre est également redécouvert par la décoration intérieure, tapisserie d’ameublement, macramé, et par l’alimentaire, où la ficelle de chanvre sert par exemple à ficeler coppa ou saucisson.

Des fabricants de cordages spécialisés confirment cette diversité d’usages : la corde de chanvre équipe aujourd’hui des rampes d’escalier, des vitrines de magasins et des décors de théâtre, mais aussi des clôtures équestres, des cordes à grimper et l’entretien de gréements sur des voiliers anciens. Le Journal du Chanvre observe par ailleurs une forme de renaissance technique, avec des corderies qui développent des cordages et toiles présentés comme entièrement biodégradables, positionnés comme alternative écologique aux cordages en matières plastiques.

Forces et limites face aux fibres modernes

Le recul du chanvre dans la corderie de marine n’est pas propre à cette fibre : selon le Journal du Chanvre, les cordages traditionnels ont été « progressivement remplacés au XXe siècle par des fibres synthétiques (nylon, polyester, polypropylène), plus légères et plus stables ». Avant même l’arrivée du synthétique, le chanvre européen avait déjà cédé du terrain face à d’autres fibres végétales importées : d’après un article consacré à l’histoire des cordages en fibres végétales, le manille, tiré de l’abaca des Philippines, s’est imposé sur les gros gréements car il était plus léger à diamètre égal et plus résistant aux intempéries et à l’humidité que le chanvre. Le sisal mexicain a occupé une place croissante, au point que la France y consacrait environ 100 millions de francs d’importations annuelles à la fin de l’ère de la marine à voile, tandis que le jute, moins coûteux mais moins résistant, restait réservé à des usages n’exigeant pas d’immersion prolongée.

Les données techniques actuelles confirment cet écart : un fabricant de cordages indique par exemple une charge de rupture d’environ 2 900 kg pour une corde de chanvre de 20 mm de diamètre, contre 7 400 kg pour un diamètre de 32 mm, des valeurs correctes, mais dont « la résistance aux intempéries, à la pluie notamment, est bien plus faible que d’autres fibres ». Sans traitement au goudron de pin contre les moisissures, une corde de chanvre a ainsi tendance à se détériorer en milieu humide et salin, ce qui explique l’entretien régulier que lui imposaient jadis les arsenaux maritimes.

Pour aller plus loin sur le chanvre textile

Cet article se concentre sur la corde et le cordage. Les propriétés générales de la fibre sont détaillées dans notre article sur les propriétés de la fibre de chanvre, l’histoire de son usage naval est développée dans le chanvre dans la marine, et la filière de production française est présentée dans notre article sur le textile de chanvre fabriqué en France.

Cet article a une vocation informative et documentaire. Il présente les propriétés physiques et l’histoire d’usage de la fibre de chanvre en corderie, sans allégation de santé ni recommandation d’usage particulière.